Autour d’un thé: Une histoire de zéros

Le Calame – Ça y est que, maintenant, le drapeau est en deux bandes rouges ! Une vraie histoire de bandes. Au propre comme au figuré. Bande de cochons !, disait souvent ma mère, quand elle était fâchée. Bande de truands. Bande de clochards. Bande d’imbéciles. Bandes rouges.

Ça y est que, maintenant, l’hymne national est changé ! Avec quelques refrains importés du bord du Nil. Comme ça, au moins, on est sûr d’être en plein dans cette arabité contagieuse. Cette arabité fulgurante. Existentielle. Sans laquelle rien ne semble pouvoir aller. Une véritable histoire de complexe qui nous colle, fatalement ; viscéralement, à la peau.

On est bien allé à Kaédi : rien n’est arrivé. Toute la Mauritanie y était, d’ailleurs. Les ministres. Les généraux. Les opposants « responsables ». Une véritable « Barassaga » composite et toute en couleurs. Zeidane. Son micro et son président. Une image en dit long sur un certain état d’esprit. Une fête superficielle.

Pas la peine d’aller au fond. Juste quelques petites mises en scène et le tour est joué. Quatre milliards (moins un zéro) d’ouguiyas, pour augmenter les enseignants et les « gens » de la santé, ça fait quand même beaucoup.

Quarante-et-un milliards (moins un zéro), pour augmenter quelques poignées de commerçants. Comme ça, chaque instituteur qui se serait sali la main avec de la craie, aura quelques centaines d’ouguiyas (attention : je raisonne en ouguiyas nouvelles !) pour se les laver. C’est une excellente trouvaille que de donner de la valeur à zéro.

Déjà des clubs de soutien à zéro. Des associations pour la sauvegarde de zéro. C’est inédit. Zéro n’a pourtant jamais voulu rien exprimer d’autre que la nullité. « T’as zéro ! » n’a jamais fait plaisir à personne. Zéro à la base. Zéro/Zéro. Une histoire de zéro. Pour ne rien laisser au hasard.

Zéro plus zéro ça ne fait que zéro. Zéro fois zéro, autant de fois que tu voudras, ça ne fait toujours que zéro. Zéro divisé par zéro, ça ne devrait pouvoir donner que zéro, quoique cela puisse être, aussi, n’importe quoi d’autre. Mais zéro retranché de zéro ne peut faire autre chose que zéro. Une nullité condescendante. Une nullité envahissante. Une nullité déprimante.

C’est jusqu’à quand qu’on va continuer à jouer avec les mots et les chiffres ? Que dix serve à acheter ce que cent pouvait acheter ou que cinq cents permettent d’avoir ce qu’on pouvait avoir avec cinq mille ou que je puisse toucher vingt mille au lieu de mes deux petits jolis deux cent mille.

Ça fait quoi tout ça ? Ça permet quoi ? Que je puisse mettre dans ma poche juste cent mille en ayant, en réalité, un million. C’est pour tromper qui ? Ma tête ou mes pieds ? Le Président ne touchera plus que sept cent mille.

Les ministres n’auront plus que cent soixante mille. Les ambassadeurs, les généraux, les députés, les grands commis vont perdre un zéro. Mais les zéros moins les zéros font toujours zéro. Finalement, on n’a rien perdu.

Par ricochet et selon la loi du zéro, nous ne serions plus que quatre cent mille habitants et deviendrons le pays de cent mille poètes au lieu de celui d’un million. Nos dettes intérieure et extérieure seront sensiblement réduites de quelques zéros.

La dette extérieure ne serait plus que de 9,3% de notre PIB et la dette intérieure ne serait plus que de quelques centaines de millions. Notre armée deviendra quelques centaines d’hommes. Nos soucis diminueront d’un zéro. Nos opposants aussi.

C’est, finalement, une excellente idée d’apprendre, enfin, que le zéro peut servir à quelque chose. Mauritaniens, Mauritaniennes, peuple de zéros ! Contrairement à ce que pensent certains, les militaires peuvent être particulièrement géniaux.

Ce n’est pas pour rien qu’ils sont là depuis quarante ans ! Voilà qu’ils viennent, enfin, d’inventer un providentiel zéro qui va révolutionner la monnaie, le panier et la ménagère. Un zéro pointé qui va faire oublier, pendant quelque temps, cette histoire révolue de drapeau ou d’hymne national. L’heure est au zéro. Tout est zéro. La république zéro. La démocratie zéro.

L’économie zéro. Le président zéro. Le Parlement zéro. L’école zéro. Les libertés fondamentales zéro. La sécurité zéro. La tolérance zéro. La gabegie zéro. Les militaires ont ramené le pays à zéro. Salut.

Sneiba El Kory