Messaoud Ould Boulkheir : « Amender la Constitution pour briguer un troisième mandat serait anticonstitutionnelle et donc irrecevable »

Messaoud Ould Boulkheir, président de l’APP et du Conseil Economique, Social et Environnemental, et député à l’Assemblée Nationale : « Amender la Constitution pour briguer un troisième mandat serait anticonstitutionnelle et donc irrecevable ».

Le Calame : La Mauritanie a connu des élections, municipales, régionales et législatives. Êtes-vous satisfait de leur déroulement ? Comment vous jugez le travail de la CENI, très décriée par l’opposition ? Serez-vous favorable à sa recomposition, pour intégrer le reste de l’opposition, avant la prochaine présidentielle ?

Messaoud Ould Boulkheir : J’ai exprimé dès le départ, ma désapprobation, pour plusieurs raisons sur lesquelles je ne reviendrai pas ici, du calendrier choisi pour les élections que vous venez d’évoquer. Les résultats obtenus sont la conséquence directe de leur mauvaise préparation et de leur absence de maîtrise, à tous les niveaux, par tous les acteurs, y compris la CENI elle-même, dont la faute première est d’avoir avalisé, par faiblesse, ledit agenda choisi par le gouvernement pour des raisons qui lui sont propres et qui n’auraient pas dû engager la CENI en quoi que ce soit, puisqu’elle est, en la matière, seule responsable et juge.

Je suis donc pour sa recomposition, intégrant, d’une part, tous les acteurs politiques et, d’autre part, pour des raisons d’adéquation aux mutations politiques intervenues ces derniers temps.

– Le moins qu’on puisse dire est que les résultats de l’APP n’ont pas été à la mesure de vos attentes : trois députés. Un net recul par rapport à 2013. Quelles sont, à votre avis, les causes de cette contreperformance ?

– Je pense, très sincèrement, que l’APP s’est sortie très honorablement d’affaire, compte-tenu des nombreux aléas qui ont émaillé son parcours, les complots exogènes et endogènes n’étant que la partie visible de l’iceberg ; l’impréparation psychologique, matérielle et financière achevant la quadrature du schéma.

Chacun, bien sûr, est libre de penser ce qu’il veut et d’interpréter les résultats à sa manière mais l’APP a su et pu supporter le choc, continuant, seul et contre tous, d’incarner, aujourd’hui, la seule force politique que chaque pôle souhaite compter parmi les siens, pour sa crédibilité, son sérieux et sa discipline, n’en déplaise à ses détracteurs.

C’est, en tout cas pour moi, l’occasion d’exprimer aux cadres et, particulièrement, aux militants lambdas du parti, femmes et hommes, tous humbles et anonymes, souvent en butte aux tracasseries journalières et aux injustices de la vie, ces humbles anonymes qui n’ambitionnent ni promotion, ni salaire, mais seulement vivre dignement. À ceux-ci qui, pour la plupart, ne m’ont jamais rencontré, toutes mes félicitations, tous mes remerciements et tous mes encouragements pour les nombreuses victoires enregistrées grâce à leur patience et à leur persévérance dans l’effort et pour la confiance jamais démentie qu’ils me vouent. Je suis d’autant plus fier d’eux que je sais qu’aucun autre parti politique de la place ne compte des militants aussi dévoués et désintéressés qu’eux.

– Parmi les explications avancées par certains, on évoque de profondes divergences, à propos de l’investiture des candidats…

-Je ne nierai pas ces divergences, qu’elles soient profondes ou superficielles, mais l’APP continue d’exister et de susciter des envies et des envieux…

– Selon nos informations, l’APP devait tenir son congrès à la veille des élections, mais il a été reporté. Pouvez-vous nous dire quand il se tiendra ?

-Nous comptons toujours tenir notre Congrès avant les échéances électorales prochaines.

– Lors du second tour des législatives opposant un candidat UPR à un candidat de la Coalition Tawassoul –AJD, APP a appelé à voter pour le premier. Du coup, vos détracteurs vous ont accusés d’ « avoir été acheté ». Voudriez-vous bien expliquer à nos lecteurs les raisons de votre choix ?

-Si prendre une décision politique en faveur de qui détient le pouvoir implique, nécessairement, d’avoir été « acheté », il faut reconnaître, au président de l’APP que je suis, d’avoir été, de tous ses accusateurs du pouvoir actuel, celui qui sut lui résister le plus durablement. La vérité est que je ne pouvais, en aucun cas, donner des consignes de vote favorisant ceux qui ont, ostensiblement, choisi de faire, de moi, un non-opposant, un ennemi, un vendu, un traître et, pour finir, lancer une fatwa vouant, aux géhennes, ceux qui voteraient pour moi, descendant d’esclaves.

Il n’est pourtant un secret pour personne que, depuis le coup d’État de 2008, ce sont mes positions, choix et initiatives politiques, notamment à propos des deux dialogues organisés jusqu’ici, qui ont animé la vie politique du pays et contribué aux avancées, irréfutables, en matière de démocratie, droits de l’Homme, unité nationale et, enfin, clarification de la position du chef de l’État, à propos du 3ème mandat. Puisque voter blanc n’est pas dans mes gênes, j’ai toujours assumé mes responsabilités et mes choix, appelant à voter pour le pouvoir que je connais, plutôt que pour l’inconnu…

– Parmi les enjeux de ces élections, il y a, évidemment, la présidentielle de 2019. Au sortir des dernières consultations, pensez-vous que le chemin est bien balisé pour cette élection majeure ? Pensez-vous qu’elle sera consensuelle, contrairement aux élections de Septembre passé ? Sinon, que faudrait-il faire, à votre avis pour qu’elle le soit ?

-Je pense que tout reste à faire : qu’il s’agisse de la liste électorale elle-même, de la composition de la CENI ou, encore, de la recomposition finale et définitive du paysage politique, très précaire et imprécise. Je pense que le chemin le plus court et le plus clair serait d’envisager un dernier dialogue.

– En dépit de ses déclarations, certains, non seulement du côté de l’opposition dite radicale mais, aussi, de celui de certains segments de la majorité, continuent à douter des intentions du président de la République, sur le 3e mandat que la Constitution limite à deux. Vous qui avez rencontré le Rais à plusieurs reprises, en avez-vous parlé avec lui ? Le cas échéant, que vous en a-t-il dit ?

-J’en ai discuté avec lui, lors de notre dernière rencontre, après le deuxième tour des élections. Il m’a affirmé qu’il n’envisageait pas de briguer un troisième mandat.

– Avec une majorité presque mécanique, à l’Assemblée nationale, Ould Abdel Aziz pourrait présenter des amendements constitutionnels, pour ouvrir justement la voie à un troisième mandat de l’actuel président dont le second et dernier expire en 2019. Pour y arriver, il suffirait de déverrouiller l’article 26 de la Constitution qui limite le mandat présidentiel. Qu’en pensez-vous ? Et, au cas où un tel amendement soit déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale, le voteriez-vous ?

-Les amendements de la Constitution sont permis dans certains cas et ne le sont pas dans d’autres, comme celui de briguer un troisième mandat. Si une telle éventualité se présentait, elle serait donc anticonstitutionnelle et irrecevable.

– Vos relations, avec le président ould Abdel Aziz, connaissent, des hauts et des bas. On se rappelle l’épisode du dernier dialogue. Votre parti a carrément exprimé son refus, quand certains de la majorité ont tenté d’introduire, dans les débats, la question du troisième mandat qui ne figurait pas à l’ordre du jour. On se souvient, également, de votre fâcherie, quand le Ministère des Finances a voulu fourrer son nez dans le fonctionnement de l’institution que vous dirigez, à savoir le Conseil économique, social et de l’Environnement. Certains membres de votre parti n’hésitent pas à qualifier d’« ingrate », l’attitude du pouvoir à votre égard. Vous avez contribué à crédibiliser les deux dialogues politiques, désamorcé le printemps Arabe qui couvait en Mauritanie, ceci au moment où des rumeurs alarmantes et alarmistes sur l’état de santé du président hospitalisé à Paris, suite à une « balle amie » montaient… Comment qualifierez-vous, vos relations avec le Président ? Ne partagez-vous la réaction des cadres et militants susdits d’APP ?

-Nos relations n’ont jamais été stables et ont toujours fluctué selon nos tempéraments respectifs.

– Vos rapports, avec plusieurs membres de l’opposition dite radicale (FNDU–RFD) ne sont pas cordiaux. Que leur reprochez-vous exactement ? Leur attitude, lors de la présidentielle de 2009, vous reste-elle à travers la gorge ?

-Je vous renvoie à la question 5 pour la réponse à cette question.

– Depuis quelque temps, on assiste à une escalade entre le pouvoir et Tawassoul, première force de l’opposition au Parlement. Le président de la République n’a pas exclu de prendre, le moment venu, des mesures appropriées contre les islamistes. Quelle appréciation vous faites-vous de cette guéguerre, pour ne pas dire guerre ? Pensez-vous que le pouvoir ira jusqu’à dissoudre ce parti ?

-Je ne suis pas dans les secrets du Pouvoir, pas plus que je ne suis son confident. Je suis cependant un démocrate et pour cette raison, je ne suis pas pour l’interdiction ou la dissolution des partis politiques, lesquels devraient être respectueux des lois de la République.

On sait que vous ne partagez certes pas la méthode de lutte du Mouvement IRA de Biram Dah Abeid, élu député depuis le 1er Septembre dernier. Que pensez-vous, tout de même, de son arrestation, de son incarcération, depuis fin Août 2019, et de la récente répression dont ont fait l’objet les militants du mouvement, venus réclamer la libération de leur leader, le 8 Octobre, devant l’Assemblée nationale? Certains redoutent la levée de l’immunité parlementaire de Biram par celle-là. Qu’en pensez-vous ? APP voterait-il ce texte, s’il arrivait à être déposé ?

– Je suis, bien évidemment, contre toute forme d’oppression et toute répression des manifestations pacifiques légitimes, sans autre prise de position. Et ce, d’autant plus que j’ai été mis en garde contre toute ingérence dans les affaires d’autrui, surtout qu’en l’occurrence, il s’agit de problèmes de justice, d’une part, et de Bureau de l’Assemblée nationale, d’autre part.

– La question de l’unité nationale reste une de vos préoccupations majeures, comme en témoigne votre compromis national « La Mauritanie d’abord ». Que reste-t-il de cette entreprise ? Quelle appréciation vous faites, de façon générale, de notre unité nationale ? Pensez-vous que des mesures (décret, tribunaux, feuille de route, prière de Kaédi…) prises par les pouvoirs publics ont fait bouger les lignes de la cohabitation en Mauritanie ?

-Si l’APP est, aujourd’hui, le parti politique le plus respecté dans le pays, ce n’est, évidemment pas, grâce au grand nombre de ses représentants au niveau national, régional ou local, mais, surtout, grâce à son attachement viscéral à la patrie, au citoyen et à son objectif, permanent, de susciter les conditions les plus favorables à la naissance d’une Nation mauritanienne unie, solidaire et fraternelle, parce que libre, égalitaire et respectueuse du Droit. Tout, autour de l’APP et en son sein, peut changer, sauf cet objectif. Mais ma réponse est, à mon grand regret, que notre unité, notre solidarité, notre fraternité, notre respectabilité et notre attachement au droit et aux humanités résonnent, aujourd’hui, comme autant de vœux pieux et, donc, comme autant de dissonances annonciatrices de désastres.

Il est urgent de se ressaisir et de réagir, contre tous les particularismes, plus exacerbés, de nos jours, qu’à aucun autre moment de notre histoire, et que nous entretenons tous, consciemment ou non, dans l’anonymat de notre multitude et la singularité de notre solitude. C’est donc dire qu’il s’agit, pour nous, de nous questionner plus sur l’existence de notre pays que sur la cohabitation de ceux dont le vœu le plus cher est d’y vivre en citoyens.

– Nos rapports, avec nos voisins immédiats (Maroc et Sénégal), connaissent toujours des hauts et des bas. Qu’est-ce qui peut expliquer, à votre avis, ces tensions ?

-Les incompréhensions qui naissent entre pays frontaliers sont amplifiées ou minorées selon la perception qu’en ont ceux qui les dirigent et la tendance, très regrettable, de ces dirigeants à les traiter comme s’il s’agissait de conflits ou de revendications opposant des individus. Les États ne pouvant déménager ou renoncer à leurs droits, la seule consigne permanente est de faire montre de courtoisie, de patience, de souplesse et de sagesse.

– Que pensez-vous de la reprise des élections municipales, entre Tawassoul et l’UPR, à El Mina et à Arafat ?

-Puisque la Justice l’a décidé, je n’en pense que du bien…

– Que reste-t-il de l’Alliance entre l’APP, El Wiam et l’AND ?

-L’expérience que chacun en aura tiré.

– Que pouvez-vous nous dire du Conseil Économique, Social et de l’Environnement que vous présidez ? Est-il opérationnel ?

– Une institution importante et utile, quand on la met dans les conditions protocolaires, humaines, financières et logistiques idoines.

Propos recueillis par Dalay Lam

Source : Le Calame