Mussa’ala : Le Délégué général et le langage des chiffres mais pas que…

Mussa’ala, cette émission qui permet à des journalistes de la presse publique (Agence mauritanienne d’information, Radio Mauritanie, Télévision Al Mouritaniya) et de la presse privée d’interpeller, chaque quinzaine, un membre du gouvernement, avait pour invité, dans la nuit de samedi à dimanche, le Délégué général à la Solidarité nationale et à la Lutte contre l’Exclusion (Taazour), M. Sidi Ould Moulaye Zeine, qui a saisi l’occasion pour dérouler, chiffres à l’appui, les réalisations accomplies depuis 2019, dans le domaine social, à travers des programmes transversaux à vocation d’aider les couches les plus vulnérables de la population mais aussi de renforcer l’offre en services publics assurée traditionnellement par des secteurs dédiés.

Au-delà des statistiques, une idée centrale s’est dégagée de cette rencontre : la lutte contre la pauvreté ne relève plus seulement de l’assistance ponctuelle. Elle s’inscrit désormais dans une vision globale de la dignité humaine, devenue l’un des piliers de l’action publique sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

De la solidarité à la politique publique

Lorsque la Délégation générale Taazour est créée par décret présidentiel le 29 novembre 2019, la Mauritanie se trouve confrontée à un défi majeur : comment transformer une politique sociale fragmentée en un système cohérent capable d’atteindre les populations les plus vulnérables ?

L’ambition est alors claire : faire de la lutte contre l’exclusion une politique d’État à part entière. Six ans plus tard, les chiffres présentés par le Délégué général témoignent de l’ampleur du chemin parcouru. Ce qui n’était à l’origine qu’une institution naissante est devenu l’un des principaux instruments de redistribution sociale du pays.

La philosophie qui sous-tend cette évolution repose sur un principe simple : l’aide sociale n’a de sens que si elle permet au citoyen de retrouver sa place dans la société. La dignité précède l’assistance. Cette approche est régulièrement mise en avant dans les programmes présidentiels et constitue le fil conducteur des interventions de Taazour.

Le registre social : la révolution silencieuse

L’une des réalisations les plus structurantes de Taazour demeure sans doute le registre social.

Longtemps, les politiques sociales dans de nombreux pays africains ont souffert d’un problème récurrent : identifier avec précision les bénéficiaires. Comment savoir qui est réellement pauvre ? Comment éviter les doublons ? Comment garantir l’équité ?

La réponse apportée par Taazour a consisté à construire progressivement une base de données nationale recensant les ménages vulnérables.

Dès 2021, l’institution engage un vaste recensement des familles démunies à travers les trois wilayas de Nouakchott, mobilisant des centaines d’agents pour collecter des données sociales et économiques détaillées.

Aujourd’hui, le registre social est devenu la colonne vertébrale de l’ensemble du système de protection sociale. Selon les données présentées dans le cadre des programmes récents de Taazour, plus de 307 000 familles y sont enregistrées.

La modernisation se poursuit. Sous l’impulsion de Sidi Ould Moulaye Zeine, une nouvelle étape a été franchie avec l’ouverture de la plateforme numérique du registre social aux autorités administratives locales, permettant aux walis et aux hakems de traiter directement les réclamations et les demandes de mise à jour. Cette innovation vise à améliorer la précision du ciblage et à rapprocher davantage le service du citoyen.

Plus significatif encore, le registre social n’est plus conçu comme une simple liste figée. Une nouvelle phase de mise à jour continue permet désormais d’en retirer les ménages ayant franchi le seuil de pauvreté afin de faire place aux familles les plus vulnérables. Cette approche dynamique marque une évolution majeure dans la conception de la protection sociale en Mauritanie.

Les transferts monétaires : l’État au chevet des plus vulnérables

Les chiffres présentés par le Délégué général prennent une dimension particulière lorsqu’ils concernent les transferts monétaires.

Dès les premières années d’existence de Taazour, les opérations de transfert direct ont atteint une ampleur inédite.

En 2021, plus de 210 000 familles avaient été ciblées dans le cadre d’un vaste programme national de cash transfer, représentant près de 40 % de la population du pays. À lui seul, ce chiffre illustre l’ampleur de l’intervention sociale engagée. Depuis, l’effort s’est poursuivi et renforcé.

En septembre 2024, Taazour a lancé une nouvelle opération de transferts réguliers bénéficiant à 140 297 familles, soit près de 870 000 personnes. L’enveloppe mobilisée atteignait alors plusieurs milliards d’anciennes ouguiyas.

Ces opérations ne se limitent pas à un soutien ponctuel. Elles constituent un mécanisme permanent destiné à amortir les effets de la pauvreté, des catastrophes naturelles, des crises économiques ou des périodes de sécheresse.

Au cours des années précédentes, la Délégation a ainsi distribué des aides alimentaires et monétaires à plus de 613 000 familles à travers le pays, pour un montant dépassant 28 milliards d’anciennes ouguiyas. Des chiffres sans précédent dans l’histoire sociale récente de la Mauritanie.

Au-delà des aides : construire les conditions de l’inclusion

Réduire Taazour à une simple machine distributrice de transferts financiers serait toutefois une erreur d’analyse. La stratégie de l’institution s’articule autour d’une vision beaucoup plus large.

Depuis sa création, Taazour intervient dans des domaines aussi variés que le financement d’activités génératrices de revenus, l’accompagnement des microprojets, la prise en charge des personnes vulnérables, l’amélioration de l’habitat ou encore l’élargissement de la couverture sociale. L’objectif est clair : faire en sorte que l’aide débouche sur l’autonomie économique.

Cette approche répond à une conviction largement partagée parmi les spécialistes du développement : la pauvreté n’est pas seulement un manque de revenus. Elle résulte également d’un déficit d’accès aux services, aux infrastructures et aux opportunités économiques.

C’est précisément dans cette logique qu’a été lancé le programme « Développement des villes de Taazour », présenté comme l’une des initiatives les plus ambitieuses de ces dernières années. Ce programme vise à transformer les quartiers vulnérables grâce à des investissements dans les infrastructures, les services sociaux et les activités économiques locales.

Une nouvelle génération de politiques sociales

L’un des enseignements majeurs de la présentation du Délégué général est que la Mauritanie semble progressivement passer d’une logique de secours à une logique de protection sociale intégrée.

Cette transformation apparaît dans plusieurs dimensions. D’abord, à travers l’utilisation croissante des outils numériques. Ensuite, grâce à l’amélioration des mécanismes de ciblage. Enfin, par la coordination renforcée entre les différents acteurs publics, les collectivités locales et les partenaires de développement.

La récente ouverture du portail numérique du registre social aux autorités administratives locales illustre parfaitement cette évolution. Elle traduit une volonté de modernisation de l’action publique et d’amélioration continue des services rendus aux citoyens.

La dignité du citoyen d’abord

Au fond, ce qui ressort avec le plus de force du discours de Sidi Ould Moulaye Zeine n’est pas uniquement l’importance des budgets engagés ou le nombre impressionnant de bénéficiaires. C’est la place accordée à la notion de dignité par la mise en œuvre des directives du président de la République.

Dans les approches classiques de l’aide sociale, le bénéficiaire est souvent perçu comme un simple récepteur d’assistance. La philosophie défendue aujourd’hui par le président Ghazouani et portée par Taazour tend au contraire à considérer chaque citoyen comme un acteur potentiel du développement national.

Cette conception se retrouve dans les programmes de logement, dans les activités génératrices de revenus, dans l’accompagnement économique des familles sorties de l’extrême pauvreté et dans les mécanismes de mise à jour du registre social.

Le message est clair : la solidarité nationale ne consiste pas seulement à distribuer des ressources ; elle vise à restaurer les capacités des individus et leur permettre de participer pleinement à la vie économique et sociale du pays.

Le défi de la pérennisation

Pour autant, les défis demeurent considérables. La croissance démographique, l’urbanisation rapide, les effets du changement climatique et les disparités territoriales continuent d’exercer une forte pression sur les politiques sociales.

Le succès futur de Taazour dépendra de sa capacité à maintenir la qualité du ciblage, à renforcer l’efficacité des programmes économiques et à assurer une coordination toujours plus étroite avec les autres institutions publiques.

Mais une chose apparaît déjà évidente : la question sociale est devenue un axe central de l’action publique mauritanienne.

Quand les chiffres racontent une histoire

Au terme de cette rencontre avec les médias, les journalistes n’ont pas seulement entendu des statistiques. Ils ont découvert le récit d’une transformation.

Les centaines de milliers de familles enregistrées dans le registre social, les bénéficiaires des transferts monétaires, les quartiers concernés par les programmes de développement urbain, les projets financés et les mécanismes numériques mis en place dessinent les contours d’un chantier national d’une ampleur rarement observée dans l’histoire contemporaine du pays. Le langage des chiffres utilisé par le Délégué général n’avait donc rien de technocratique. Il constituait la démonstration d’une conviction : lorsqu’une politique sociale est structurée, suivie et évaluée, les nombres cessent d’être abstraits. Ils deviennent des visages, des familles, des parcours de vie.

Et derrière chaque statistique se trouve une ambition plus grande encore : faire de la dignité humaine non plus un slogan, mais une réalité tangible pour les Mauritaniens les plus vulnérables.

 

Sneiba Mohamed