Le discours du Ministre de la Culture, Houceine Ould Meddou, à Rabat, lors du Forum de haut niveau sur les industries culturelles et créatives dans le monde arabe, a été jugé par l’un des experts du milieu, Kane Limame dit Monza, de pertinent, mais déconnecté de la réalité.
Rabat abrite depuis le 18 mai 2026, et cela jusqu’au 20 du même mois, un Forum de haut niveau sur les industries culturelles et créatives dans le monde arabe. A cette occasion, le Ministre de la Culture de Mauritanie, Houcein Ould Meddou, a prononcé un discours dans lequel il a affirmé que les industries culturelles et créatives (ICC) sont devenues l’un des principaux moteurs de l’économie mondiale et des outils d’influence stratégique pour les nations.
Les perspectives prometteuses de la Mauritanie
Dans son discours, Houceine Ould Meddou a souligné que la Mauritanie possède les atouts civilisationnels et culturels qui lui permettent de se positionner avantageusement dans cette dynamique mondiale croissante.
Il a expliqué que les transformations majeures qu’a connues le monde dans les sources de pouvoir et de richesse ont placé la culture et la créativité au cœur des secteurs les plus influents de l’économie contemporaine. Il a considéré l’imagination comme une ressource économique, les idées comme un atout d’investissement et l’identité comme une force productive capable de créer de la richesse et des emplois, et de renforcer le rayonnement symbolique des nations,
Le Ministre a souligné que le monde redécouvre la culture comme un pilier du développement et les valeurs, le marché et l’identité. Il a insisté sur le fait que les principales économies mondiales investissent massivement dans le cinéma, la musique, les arts numériques, l’édition, le tourisme culturel et les contes numériques.
Il a ainsi dévoilé les richesses culturelles dont regorge la Mauritanie, notamment un patrimoine historique marqué par les villes anciennes (Oualata, Chinguitty, Tichitt et Ouadane) inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, les manuscrits anciens et leurs bibliothèques, les Madarsas considérés comme un modèle unique de savoir dans le monde islamique, le patrimoine orale et les épopées de quelques héros comme Samba Galadiegui, la diversité musicale, l’artisanat traditionnel, la diversité géographique du pays et les atouts qu’elle offre pour le tourisme culturel et environnemental, ainsi que l’industrie du contenu audiovisuel.
Un discours qui va dans le bon sens
Pour Kane Limame dit Monza, expert international en politique et stratégie culturelle, sollicité par nos soins pour apporter son point de vue sur le discours du Ministre de la Culture à Rabat, le discours est globalement pertinent sur le fond et montre une compréhension assez moderne des enjeux des ICC. Selon Monza, le ministre reconnait enfin la culture comme un levier économique, diplomatique et stratégique, ce qui de son point de vue, est essentiel pour un pays comme la Mauritanie, riche d’un patrimoine matériel et immatériel exceptionnel.
La vision évoquée par le Ministre autour du numérique, du tourisme culturel, des contenus audiovisuels et de souveraineté culturelle va clairement dans le bon sens, selon Monza.
Les défis posés au développement culturel en Mauritanie
Monza énumère un certain nombre de défis que le Ministère de la Culture devra prendre en compte pour asseoir une véritable politique efficiente. Parmi ces défis, la traduction concrète de cette vision qu’a développé le Ministre dans les politiques publiques et les moyens réellement accordés au secteur.
Etat de lieux des ICC en Mauritanie
Aujourd’hui, les Industries Culturelles Créatives (ICC) en Mauritanie demeurent extrêmement fragiles, selon Monza. Et de citer, la faible structuration, l’absence de fonds dédiés, le manque d’infrastructures, la quasi inexistence de mécanismes de financement et un très faible accompagnement des entrepreneurs culturels, qui restent largement dépendants des partenaires internationaux.
A cela s’ajoute, selon lui, une absence de justice culturelle liée à une gouvernance encore très verticale, où beaucoup d’acteurs sont maintenus dans une logique de dépendance, de clientélisme ou de quête permanente de faveurs institutionnels. Le ministère agit souvent davantage comme un distributeur inéquitable que comme un véritable régulateur ou catalyseur du secteur, souligne-t-il. Ainsi, certaines initiatives seraient mieux soutenues que d’autres selon des logiques parfois communautaires, relationnels ou politiques.
Un beau discours, mais déconnecté du terrain
En fin de compte, Monza trouve que le discours du Ministre Ould Meddou est beau, mais déconnecté des réalités du terrain, suivant une logique qui semble s’inscrire dans le temps. En effet, Monza constate que chaque ministre de la Culture qui passe en Mauritanie développe des discours ambitieux, mais les pratiques concrètes restent peu visibles, en dehors du folklore, des cérémonies et des effets d’annonce.
Même les avancées réglementaires ou institutionnelles restent souvent teintées de favoritisme, avec des nominations basées davantage sur la proximité militante ou politique que sur les compétences réelles.
L’Institut National des Arts, le Conseil National des Arts ou encore le Prix du Président de la République représentent, aux yeux de Monza, des outils importants pour la structuration du secteur, mais leur impact est affaibli lorsque les responsabilités sont confiées à des profils insuffisamment qualifiés pour porter une vision stratégique crédible. Cela contribue, selon lui, à institutionnaliser la médiocrité au lieu d’élever les standards du secteur culturel national.
L’exemple du Programme jeunesse, culture et sport
Pour illustrer la mauvaise gestion du secteur culturel mauritanien, Monza cite en exemple le Programme Jeunesse, Culture et Sport financé par l’Agence Française de Développement (AFD) à hauteur de 20,3 millions d’euros environ.
Malgré cet important budget, il constate que le projet accuse un retard important et reste très peu visible sur le terrain. Beaucoup d’acteurs ont le sentiment qu’en dehors d’une unité de gestion absorbant une part considérable des ressources, les impacts concrets demeurent faibles.
Dans le même temps, plusieurs activités portées par des ministères ou structures publiques semblent bénéficier de budgets disproportionnés par rapport à leur qualité réelle ou à leurs résultats effectifs, avec parfois des dépenses de plusieurs centaines de milliers d’euros pour des actions dont l’impact ne justifie pas les montants engagés. Ce qui entraîne, selon Monza, un profond sentiment d’injustice, de gaspillage et de perte de confiance chez les acteurs culturels et les jeunes porteurs d’initiatives.
Le tout est couronné par une législation obsolète sur la propriété littéraire et artistique, largement en retard aussi sur les mutations numériques, les standards internationaux et les engagements par la Mauritanie dans le cadre des conventions de l’UNESCO de 2003 et 2005, de la Charte africaine de la renaissance culturelle ou encore des instruments africains relatifs aux droits culturels.
Selon Monza, beaucoup de textes existent, mais restent insuffisamment appliqués ou adaptés aux réalités contemporaines des ICC.
Un secteur culturel boiteux
Le paradoxe est que malgré tout ce potentiel reconnu dans les discours officiels, ce sont principalement les acteurs indépendants, festivals, associations, artistes et opérateurs privés qui portent presque seuls l’écosystème culturel du pays. Souvent avec très peu de soutien durable.
Le discours du ministre ouvre une perspective intéressante, mais il sera surtout jugé sur sa capacité à produire des réformes concrètes, des investissements réels, une gouvernance plus équitable et une véritable reconnaissance institutionnelle des ICC comme moteur économique, social et diplomatique.
Quelques recommandations à qui de droit
Pour améliorer la situation du secteur des Industries Culturelles Créatives en Mauritanie, voici quelques recommandations :
- Mettre en place un véritable fonds national transparent dédié aux ICC avec des critères clairs et équitables ;
- Réformer la gouvernance culturelle en privilégiant la compétence, l’expérience et l’efficacité plutôt que les logiques de proximité ou de fidélité politique ;
- Moderniser les cadres juridiques liés aux droits d’auteurs, au numérique et aux ICC conformément aux engagements internationaux de la Mauritanie ;
- Mettre en place des mécanismes indépendants de suivi, d’évaluation et de transparence sur les grands programmes financés par les partenaires internationaux afin de garantir leur impact réel sur les bénéficiaires ;
- Envisager une délégation de service public pour l’Institut National des Arts, afin que sa gestion, son administration et son animation puissent être confiées, de manière transparente et encadrée, à des acteurs culturels organisés et compétents capables d’en faire un véritable outil vivant de professionnalisation et d’innovation ;
- Concernant les droits d’auteur et droits voisins, il devient urgent d’organiser les acteurs du secteur autour d’une gouvernance représentative et autonome, avec la possibilité de leur déléguer un véritable organe de gestion collective sous forme de PCA ou structure équivalente, administrée par les ayants droit eux-mêmes, afin de garantir plus de crédibilité, d’efficacité et de justice dans la collecte et la redistribution des droits ;
- Construire une politique culturelle nationale inclusive où les acteurs indépendants, la société civile, les collectivités, le secteur privé et les jeunes créateurs participent réellement à la définition des politiques publiques culturelles.
Cheikh Aïdara

